Le 3 novembre, l'Assemblée nationale a rejeté sans débat le projet de loi de finances rectificative (LFR) pour 2026, par 126 voix contre 20 selon le décompte rectifié. L'État continue de fonctionner, les salaires et les pensions seront payés, mais le pays vient de perdre l'instrument avec lequel il comptait boucler son année, et c'est l'économie tout entière qui paiera l'addition.
Selon DAKARACTU.COM, ce vote ne paralyse pas l'État, il révèle une contrainte plus sévère : sans chiffres crédibles, pas de financement durable ; sans accord institutionnel, pas de chiffres crédibles. La majorité parlementaire, en écartant le texte sans l'examiner, a préféré le geste à la responsabilité. Le groupe Pastef, dirigé par Ayib Daffé, a invoqué un manque de sincérité budgétaire pour justifier ce rejet, rapporte Pressafrik. On peut contester des chiffres. On ne le fait pas en fermant le Parlement, mais en l'ouvrant.
Ce que le rejet fait disparaître
La loi de finances initiale demeure. Mais les marges que la LFR devait ouvrir s'évaporent : 540 milliards de FCFA de crédits supplémentaires pour l'énergie, alors que les 250 milliards de la loi initiale sont déjà consommés ; un relèvement de 490 milliards du plafond d'emprunt, soit 2,1 points de PIB ; un cadre de paiement pour 300 milliards d'arriérés dus aux entreprises.
Le déficit, lui, ne disparaît pas. Il change de forme. Selon les estimations rapportées par DAKARACTU.COM, plus de 435 milliards de FCFA resteraient dus au secteur de l'énergie fin décembre sans crédits nouveaux, avec à la clé un risque de pénuries de carburant ou de délestages. Les PME et les entreprises de BTP, elles, deviennent les prêteurs forcés de l'État et reportent la contrainte sur leurs banques et leurs salariés.
L'investissement public sert de variable d'ajustement. À fin septembre, à peine 35 % des investissements sur financement extérieur avaient été décaissés, plusieurs bailleurs ayant suspendu leurs versements faute d'accord avec le FMI. Moins d'investissement, c'est moins de croissance, déjà révisée de 5 % à 2,7 %, donc moins de recettes.
Le prix du doute
De tous les griefs avancés, le plus lourd concerne la sincérité des chiffres. Le texte fixait le déficit à 7,6 % du PIB contre 5,4 % dans la loi initiale, ce qui supposait de décaisser au seul dernier trimestre quelque 644 milliards d'investissements sur financement extérieur, davantage qu'en neuf mois. Les mesures fiscales du plan de redressement n'avaient rapporté que 174 milliards à fin septembre sur 311 attendus.
Le Gouvernement répond qu'un déficit voté est un plafond, non une prévision. L'argument a sa logique. Mais depuis la révélation d'une dette sous-déclarée, héritage d'hier, chaque chiffre publié est lu avec suspicion. Quand la représentation nationale elle-même conteste les prévisions, le doute devient un signal de marché, et ce signal a un prix.
Le Trésor emprunte aujourd'hui à 8,06 % à un an sur le marché régional, quand la BCEAO prête aux banques à 3 %. Sur les quelque 3 700 milliards que l'État prévoit d'y lever cette année, chaque point de prime de risque coûte environ 37 milliards de FCFA d'intérêts par an, soit les deux tiers de ce que la rationalisation du secteur parapublic doit économiser en trois ans. Pendant ce temps, le programme de 2,2 milliards de dollars avec le FMI attend l'aval de son conseil d'administration, et le pays affiche une dette publique à 132 % du PIB fin 2024 selon le Fonds, avec une note en devises abaissée à Ca par Moody's.
Le rejet intervient précisément dans un contexte de difficultés d'accès aux marchés financiers et de discussions avec le FMI, rappelle Lejecos. Le gouvernement avait estimé qu'une prolongation de l'incertitude autour de la LFR pouvait compliquer la mobilisation des financements nécessaires et accentuer les tensions de trésorerie. C'est exactement ce qui se joue.
Une épreuve de force qui coûte au pays
La configuration institutionnelle aggrave la facture. Sans majorité acquise à l'Assemblée, chaque loi de finances devient une négociation, et chaque négociation une épreuve de force. Le budget 2027, qui doit être voté d'ici à la fin de l'année, est exposé au même risque, comme toutes les réformes qui exigent une loi. Chaque scénario d'escalade, budget mis en vigueur par décret, motion de censure, dissolution, ajouterait une incertitude politique à l'incertitude financière.
Aucun des deux pouvoirs n'en supporterait le coût. Il retomberait sur les entreprises, les ménages et la signature du pays. Le Sénégal, qui a bâti sa diplomatie et sa position en Afrique sur la fiabilité de sa parole, ne peut pas se permettre que ses institutions s'affrontent sur des chiffres pendant que ses créanciers regardent.
La majorité a d'ailleurs estimé que le budget 2026 corrigé manquait de sincérité budgétaire, après un amendement proposé par le député Amadou Ba, rapporte RFI. Qu'elle ait des raisons de le penser ne l'autorisait pas à rejeter le texte sans l'examiner. Le débat qu'elle a refusé était précisément celui qui aurait permis de corriger le texte.
Cinq chantiers pour reconstruire le crédit de l'État
L'initiative revient à l'Exécutif, et d'abord au chef de l'État. Cinq chantiers se dégagent, par ordre d'urgence.
- Réviser les prévisions sur la base de l'exécution réelle, avec des données de fin octobre : recettes, dépenses, déficit, besoin d'emprunt.
- Programmer de façon crédible les financements et les paiements, avec un plan de trésorerie mensuel rendu public jusqu'au 31 décembre et un ordre de priorité explicite : salaires et pensions, dette, énergie, transferts sociaux, créances des PME.
- Maîtriser les engagements et prévenir les arriérés, à commencer par l'énergie. La loi organique permet d'ouvrir des crédits en urgence par décret, sous réserve de ratification par le Parlement. Après la dette cachée, le Sénégal ne peut se permettre la dette déguisée que sont les arriérés.
- Renforcer la transparence en transmettant chaque mois à la commission des finances la situation des dépenses, des arriérés et de la dette.
- Construire un compromis institutionnel pour sécuriser le budget 2027. La règle est simple : s'accorder sur les chiffres avant de s'opposer sur les choix.
Les convergences existent : rationalisation du secteur parapublic, protection des priorités sociales, transparence sur la dette figurent dans le programme du Gouvernement comme dans les demandes de la majorité. L'Exécutif apporterait des données vérifiables et un texte réestimé ; la majorité examinerait et amenderait au lieu de rejeter sans débat. L'un y gagnerait des lois votées à temps, l'autre une prise réelle sur les arbitrages, le pays une signature plus crédible.
La règle plutôt que la promesse
En 1989, Douglass North et Barry Weingast montraient, à partir de l'Angleterre du XVIIe siècle, que pour qu'il y ait croissance, le gouvernement doit prendre des engagements crédibles. Après 1688, le contrôle du Parlement anglais sur l'impôt et la dépense a permis à l'État de multiplier ses emprunts par plus de dix en neuf ans, tout en divisant leur taux par deux.
La leçon vaut pour le Sénégal. Après la dette cachée, la réputation de l'État ne se reconstruira pas en une loi de finances. Des règles, des chiffres vérifiables et un Parlement associé peuvent en tenir lieu, et le budget 2027 en sera le premier test. Le Sénégal n'a pas à choisir entre l'autorité de l'Exécutif et le contrôle de l'Assemblée : sa crédibilité naîtra de leur articulation. L'enjeu n'est pas de désigner un vainqueur, mais de rendre à la signature du pays le crédit qui lui manque.
Questions fréquentes
Le rejet de la LFR 2026 paralyse-t-il l'État ?
Non. La loi de finances initiale demeure : salaires, pensions, service de la dette et impôts continuent. Ce sont les marges qui disparaissent, notamment les crédits supplémentaires pour l'énergie et le relèvement du plafond d'emprunt.
Qui a rejeté la loi de finances rectificative ?
L'Assemblée nationale, par 126 voix contre 20 selon le décompte rectifié. Le groupe parlementaire Pastef, majoritaire, a invoqué un manque de sincérité budgétaire.
Quelles conséquences économiques attendre ?
Des impayés dans l'énergie, des retards de paiement aux entreprises, un investissement public au ralenti et un coût du crédit plus élevé sur le marché régional, alors que l'aval du FMI conditionne près de 700 milliards d'appuis budgétaires.
