Depuis six mois exactement, ce mardi 3 novembre, l'avocat et ancien ministre malien Mountaga Tall croupit dans un lieu inconnu, enlevé chez lui par des hommes encagoulés de la Sécurité d'État, sans qu'aucune charge n'ait été rendue publique. Son fils, Cheick Mamadou Tall, subit le même sort. Selon DAKARACTU.COM, les autorités de transition de Bamako campent sur un silence total, en dépit des démarches des avocats de la famille et des appels répétés des organisations de défense des droits humains.
L'affaire jette une lumière crue sur la dérive autoritaire de la junte malienne, au pouvoir depuis plus de six ans sans aucune élection. Pour un Sénégal attaché à l'État de droit et à la légalité constitutionnelle, ce mutisme est une insulte aux principes qui fondent nos démocraties.
Une disparition forcée au grand jour
Mountaga Tall a été enlevé dans la nuit du 2 au 3 mai, confirme allAfrica, qui qualifie la situation de disparition forcée. Quelques jours plus tard, son fils était à son tour arrêté et détenu hors de toute procédure légale. Depuis, rien. Aucune information officielle de la Justice malienne, aucun signe de vie, aucune visite autorisée.
Dans un communiqué publié ce mardi 3 novembre, Amnesty International a exigé que les autorités de transition révèlent «de toute urgence» le sort des deux hommes ainsi que le lieu où ils se trouvent, rapporte Madar. L'organisation rappelle au passage le droit malien élémentaire.
«S'ils sont soupçonnés d'avoir commis une infraction, ils doivent être présentés à un juge, être informés des charges précises qui pèsent contre eux et bénéficier de toutes les garanties d'un procès équitable. Dans le cas contraire, ils doivent être immédiatement remis en liberté.»
Amnesty International demande également une preuve de vie des deux hommes et «un accès immédiat à leurs familles, à leurs avocats, à des médecins et aux médicaments dont ils pourraient avoir besoin».
Pourquoi Mountaga Tall dérange-t-il la junte?
Le silence de Bamako n'a rien d'un hasard. Ces dernières années, l'avocat et ancien ministre s'était impliqué dans plusieurs dossiers sensibles. Il avait contesté devant les tribunaux la dissolution des organisations politiques du Mali. Il avait aussi défendu l'ancien Premier ministre Moussa Mara, qui vient de passer un an en prison pour un simple tweet critique.
Autrement dit, Mountaga Tall est puni pour avoir fait son métier d'avocat et exercé son droit de citoyen. C'est cela, la réalité de la transition malienne: le multipartisme aboli, les médias interdits, les associations dissoutes, et les voix discordantes réduites au silence par la force.
Une répression qui dépasse un seul homme
Human Rights Watch l'a formulé sans détour dans un communiqué publié le 30 octobre: «les disparitions de Mountaga Tall et de son fils s'inscrivent dans le cadre d'une répression plus large menée par la junte militaire malienne à l'encontre de l'opposition politique, des médias et des dissidents».
L'ONG rappelle que les militaires au pouvoir ont «suspendu et interdit des médias, dissous des organisations de la société civile, aboli le multipartisme et soumis leurs détracteurs à des détentions arbitraires et à des disparitions forcées». Et de prévenir: «chaque jour qui passe sans nouvelles fait craindre pour leur sécurité et aggrave l'angoisse de leur famille».
Les avocats de la famille Tall n'ont pas désarmé. Ils ont saisi la Justice malienne et le comité des disparitions forcées de l'ONU. Le bâtonnier du Mali, la Conférence internationale des barreaux, la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples ont également interpellé les autorités. En vain. RFI souligne d'ailleurs que ce silence «n'efface ni les compétences de la justice, ni les obligations de l'État».
Quatre militants réapparus «méconnaissables» et «traumatisés»
Le sort des autres détenus donne une idée de ce que peuvent endurer Mountaga Tall et son fils. Quatre autres militants pro-démocratie, enlevés en mai dernier par les services maliens, ont réapparu il y a une dizaine de jours.
Présentés à un juge le 20 octobre, Youssouf Daba Diawara, Aboubacar Soumaré, Moussa «Abba» Djiré et Ibrahima Tamega sont désormais officiellement poursuivis pour «atteinte au crédit de l'État», «association de malfaiteurs» et «tentative de déstabilisation», sans que l'on sache précisément les faits qui leur sont reprochés.
Après des mois de détention hors de toute procédure, dans des lieux et des conditions inconnus, les quatre hommes sont «méconnaissables», selon leurs proches. «Très amaigris», avec «des membres enflés», «traumatisés» pour certains, ils n'ont toujours pas été autorisés à voir un médecin.
Ce que cette affaire dit de la région, et ce qu'elle exige de nous
Citoyens sénégalais, nous ne pouvons pas regarder ce drame avec indifférence. Ce qui se passe au Mali nous concerne directement. L'Afrique de l'Ouest ne se construit pas sur des disparitions forcées et des détentions arbitraires. Le Sénégal a montré, à travers ses alternances démocratiques et sa justice indépendante, qu'une autre voie existe, africaine et souveraine.
La grandeur d'un pays ne se mesure pas au silence imposé à ses opposants. Elle se mesure au respect de ses propres lois. Bamako doit comprendre que la communauté internationale ne lâchera pas cette affaire: ni Amnesty International, ni Human Rights Watch, ni les barreaux africains et internationaux, ni l'ONU.
La vigilance citoyenne est notre arme. Chaque Sénégalais attaché à la démocratie doit suivre ce dossier, exiger la transparence et refuser que l'arbitraire devienne une norme dans notre sous-région. Six mois de silence, cela suffit.
Questions fréquentes
Qui est Mountaga Tall et depuis quand est-il disparu?
Mountaga Tall est un avocat et ancien ministre malien, engagé pour la défense de la démocratie. Il a été enlevé chez lui dans la nuit du 2 au 3 mai par des hommes encagoulés de la Sécurité d'État malienne, soit six mois de disparition au 3 novembre.
Que demandent les organisations de défense des droits humains?
Amnesty International et Human Rights Watch exigent que les autorités maliennes révèlent le sort de Mountaga Tall et de son fils, fournissent une preuve de vie et autorisent l'accès immédiat des familles, des avocats et des médecins.
Quelles poursuites visent les quatre militants réapparus?
Présentés à un juge le 20 octobre, Youssouf Daba Diawara, Aboubacar Soumaré, Moussa «Abba» Djiré et Ibrahima Tamega sont poursuivis pour «atteinte au crédit de l'État», «association de malfaiteurs» et «tentative de déstabilisation», sans que les faits reprochés soient précisés.
