L'Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar a consacré, du 26 au 28 octobre 2026, un colloque international au romancier Boubacar Boris Diop, qui célèbre cette année ses 80 ans. Trois jours de travaux pour saluer une œuvre qui, depuis six décennies, met la littérature au service de la dignité africaine.
Intitulé « Boubacar Boris Diop : la charge et les chemins de l'écriture », ce rendez-vous universitaire a réuni chercheurs et intellectuels autour d'un auteur que le Sénégal peut, à juste titre, revendiquer comme l'une de ses plus grandes voix contemporaines. Selon l'APS (Agence de Presse Sénégalaise), l'écrivain sénégalais a été auréolé, en 2022, du Prix international de littérature Neustadt, souvent surnommé le « Nobel américain ».
Une plume forgée dans le refus de la Négrophobie
Qui veut comprendre Boubacar Boris Diop doit remonter à un moment précis de notre histoire récente : le 26 juillet 2007, lorsque Nicolas Sarkozy prononce à l'UCAD un discours où il affirme que « l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire ». L'ancien chef de l'État français y puisait, sans le dire, dans les cours de Hegel, ce philosophe qui prétendait que l'Afrique n'a pas, « à proprement parler, une histoire ».
Boubacar Boris Diop a répondu, et de quelle manière. Dans « L'Afrique répond à Sarkozy : contre le discours de Dakar », ouvrage collectif dirigé par l'ancien ministre de la Culture Makhily Gassama, il dénonce avec une vingtaine d'intellectuels africains les survivances de la « Françafrique » et un révisionnisme qui « s'entête à réécrire sans pudeur l'histoire de la traite négrière et de la colonisation ». Il avait déjà fait de la Négrophobie le titre d'un ouvrage co-écrit avec feu François-Xavier Verschave et Odile Tobner.
Voilà qui nous concerne tous, citoyens d'un pays qui a payé le prix de la colonisation et qui entend dicter lui-même son récit. Ce combat pour la mémoire n'est pas un luxe d'intellectuel ; il conditionne notre souveraineté culturelle et notre place dans le concert des nations.
Murambi : écrire contre l'oubli
En 1998, Diop participe avec dix autres écrivains africains au projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». Sur place, il prend un pari audacieux : là où un témoignage était attendu, il écrit un roman, « Murambi, le livre des ossements », traduit dans plusieurs langues. Le génocide des Tutsis a fait au moins 900 000 morts entre avril et juillet 1994.
L'œuvre a reçu un éloge que peu de livres peuvent revendiquer. Selon Wikipédia, Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, a qualifié le roman de « miracle » et affirmé qu'après un génocide, « seul l'art peut essayer de redonner du sens ». Pour Felwine Sarr, qui fut le co-directeur de Diop à la librairie Athéna de Dakar aux côtés de Nafissatou Dia Diouf, « Murambi réunit presque toutes les grandes préoccupations de Boubacar Boris Diop », comme le rapporte allAfrica, qui rappelle que l'écrivain est aussi co-fondateur des éditions Jimsaan et Ejo.
Le capitaine Mbaye Diagne, un héros sénégalais sorti de l'ombre
C'est au Rwanda que Boubacar Boris Diop découvre l'histoire du capitaine Mbaye Diagne, ce Casque bleu sénégalais qui sauva près de 600 personnes du pogrom hutu, en dépit des injonctions de l'ONU interdisant aux soldats de la paix de s'interposer entre bourreaux et victimes. L'officier sera atteint par un obus.
Diop lui a consacré une biographie romancée, « Capitaine Mbaye Diagne », d'une écriture directe et dépouillée. « L'histoire du capitaine Diagne est mal connue et je ressens vivement aujourd'hui l'envie de rendre hommage à cet être qui me semble d'autant plus remarquable qu'il a agi en homme ordinaire, sans blabla théorique ni pompeux discours moral », explique l'écrivain, cité par l'APS.
« Si j'ai d'ailleurs choisi d'intituler ce récit biographique, à peine romancé, Capitaine Mbaye Diagne, c'est pour que son nom résonne avec force dans la mémoire collective. »
Cet hommage dit beaucoup de l'homme : un intellectuel qui préfère la mémoire des justes aux discours convenus, et qui choisit ses héros parmi ceux qui agissent.
Un esprit libre, une leçon pour la jeunesse
Dans une chronique parue sur Littafcar.org, le journaliste français Bernard Magnier, directeur de la collection Lettres africaines aux éditions Actes Sud, décrit « Boris » en ces termes : un « esprit libre » qui, « sans coup d'éclat ni déclaration tapageuse mais avec une belle opiniâtreté et une remarquable indépendance », a constitué une œuvre qui ne ressemble à aucune autre.
Écriture romanesque, théâtre, essais politiques, tribunes : Boubacar Boris Diop n'a jamais séparé la littérature de l'engagement. À l'heure où notre pays affirme sa voix sur la scène africaine et internationale, cette figure rappelle une évidence : la grandeur d'une nation se construit aussi par ses plumes. Les 80 ans de Boris Diop ne sont pas seulement un anniversaire ; ils sont une invitation à la vigilance citoyenne, à lire, à écrire, à répondre à ceux qui, encore aujourd'hui, prétendent écrire l'histoire à notre place.
Questions fréquentes
Quel âge a Boubacar Boris Diop ?
L'écrivain sénégalais, né en 1946, a fêté ses 80 ans en 2026, à l'occasion d'un colloque tenu à l'UCAD de Dakar du 26 au 28 octobre.
Quel prix majeur a-t-il reçu ?
Il a obtenu le Prix international de littérature Neustadt en 2022, souvent surnommé le « Nobel américain ».
Pourquoi est-il connu au Rwanda ?
Il a écrit « Murambi, le livre des ossements », roman issu du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » lancé en 1998, quatre ans après le génocide des Tutsis.
