Le Sénégal ne sortirait pas gagnant d'une annulation unilatérale de ses dettes non déclarées. C'est la conclusion, publiée le 6 novembre 2026, d'une note de politique publique du réseau international d'économistes IDEAS, rédigée par Dr Mor Thiam, chargé d'enseignement en finances publiques à l'Université de Poitiers. Selon l'analyse, reprise par Senenews, un défaut unilatéral exposerait l'État à des contentieux, à une rupture de financement et à un risque systémique pour toute l'UEMOA.
Intitulée « La légalité des dettes non déclarées au Sénégal : qualification juridique, risques et leviers d'action de l'État », la note invite les autorités à privilégier la régularisation institutionnelle plutôt qu'un geste spectaculaire qui fragiliserait le pays.
Ce que dit la note de Mor Thiam
Depuis la publication, le 12 février 2025, du rapport de la Cour des comptes sur la gestion 2019 au 31 mars 2024, les dettes non déclarées nourrissent le débat public et les discussions avec les partenaires financiers du Sénégal. La Cour a établi que l'encours réel de la dette de l'administration centrale atteignait 18 558,91 milliards de F Cfa à fin 2023, soit 99,67 % du PIB, contre 74,41 % affichés jusqu'alors.
Le 14 juillet 2026, le ministère de l'Économie, des Finances et du Plan a publié son Bulletin statistique de la dette publique 2019-2024. Ce document révise à la hausse de 6 919 milliards de F Cfa (+49,9 %) le stock de la dette de l'administration centrale à fin 2023, qui passe de 13 854 à 20 773 milliards de F Cfa, environ 112 % du PIB. Selon Business Actuality, la dette publique représentait même environ 132 % du PIB à la fin 2024, un chiffre également cité par Le Monde, qui rappelle que cette dette colossale a été en partie accumulée sous la présidence de Macky Sall (2012-2024).
Premier enseignement de Mor Thiam : les dettes non déclarées ne forment pas un bloc homogène. L'essentiel de la révision résulte de défaillances de comptabilisation, de reporting ou de périmètre, et non d'illégalités contractuelles caractérisées. Celles-ci ne viseraient qu'une partie de la dette bancaire intérieure contractée sans autorisation parlementaire. Une illégalité, précise-t-il, largement neutralisée dans la pratique et en partie couverte par la validation législative opérée en 2025, à travers l'article 43 de la loi de finances rectificative.
Les risques d'un défaut unilatéral
Le chargé d'enseignement à l'Université de Poitiers démontre que l'annulation serait un piège. Elle obligerait d'abord l'État à restituer le principal perçu pour les emprunts concernés. Elle exposerait ensuite le pays à des contentieux judiciaires et à une rupture de financement sur la dette extérieure, tout en faisant peser un risque systémique sur la stabilité financière de l'Union économique et monétaire ouest-africaine.
Quant à une restructuration imposée des titres de droit local, elle serait juridiquement défendable, mais son gain resterait dérisoire : de l'ordre de 2 à 3,5 % du stock de la dette, pour un coût élevé en matière de crédibilité. Le verdict est sans appel : le jeu n'en vaut pas la chandelle.
Ce constat prend un relief particulier dans un contexte déjà tendu. Selon Seneweb, le bras de fer autour du projet de loi de finances rectificative a déjà un coût mesurable : des bailleurs ont suspendu leurs décaissements faute de programme et 143 milliards de F Cfa de financements extérieurs ont été retirés de la LFR. Senego rapporte par ailleurs que Moody's a abaissé la note du Sénégal à Ca, en évoquant des pertes de 35 à 65 % pour les créanciers, la dette locale étant exclue du processus.
Le levier institutionnel plutôt que la fuite en avant
Pour Mor Thiam, le levier décisif est institutionnel. Une stratégie d'État passe par la publication du rapport Forvis Mazars, fortement réclamée, la cartographie des autorisations d'emprunt, la sanction des manquements, la création d'un registre unique de la dette et la correction des insuffisances de la loi organique relative aux lois de finances.
L'auteur plaide pour un audit citoyen de la dette, transformé en levier de négociation avec les créanciers, plutôt qu'en tribune de dénonciation stérile. Il recommande aussi la clarification de la chaîne d'autorisation des emprunts et des garanties de l'État, la sécurisation de l'article 43 de la loi de finances rectificative, la mise en cause des responsabilités individuelles en cas de faute et le recouvrement des fonds détournés.
En clair, l'essentiel des créances non déclarées relève de défaillances comptables et de sincérité, héritées d'une gestion opaque, plutôt que d'illégalités contractuelles massives. La régularisation partielle opérée par la loi de finances rectificative de 2025 réduit l'intérêt d'un contentieux en nullité. Dans ces conditions, un défaut unilatéral ferait le jeu des spéculateurs et des ennemis de la stabilité du Sénégal.
La vigilance citoyenne a donc un double visage : exiger la transparence totale, publication du rapport Forvis Mazars comprise, et refuser les solutions spectaculaires qui livreraient le pays aux tribunaux internationaux. L'honneur du Sénégal se défend par des institutions rendues à leur rigueur, par des responsables sanctionnés et par des fonds détournés recouvrés. C'est cette voie, exigeante et souveraine, que trace Mor Thiam, et elle mérite d'être entendue.
Questions fréquentes
Quel est le montant de la dette non déclarée du Sénégal ?
Le Bulletin statistique de la dette publique 2019-2024, publié le 14 juillet 2026 par le ministère de l'Économie, des Finances et du Plan, révise le stock de la dette de l'administration centrale à fin 2023 de 13 854 à 20 773 milliards de F Cfa, soit une hausse de 6 919 milliards (+49,9 %).
L'annulation des dettes non déclarées est-elle juridiquement possible ?
Selon Mor Thiam, une illégalité contractuelle ne serait caractérisée que pour une partie de la dette bancaire intérieure contractée sans autorisation parlementaire, et elle a été en partie couverte par l'article 43 de la loi de finances rectificative de 2025.
Quelles sont les recommandations de la note IDEAS ?
Elle préconise la publication du rapport Forvis Mazars, un audit citoyen de la dette utilisé comme levier de négociation, un registre unique de la dette incluant le secteur parapublic, la révision de la LOLF et le recouvrement des fonds détournés.
