Urbanisme au Maroc: une leçon de justice spatiale pour l'Afrique
Le Maroc entreprend une refonte profonde de sa politique d'aménagement du territoire. Fatima-Ezzahra El Mansouri, ministre de l'Aménagement du Territoire National, de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la Ville, a présenté des réformes majeures devant la Chambre des représentants. L'objectif est de corriger les inégalités géographiques et de briser le monopole des grands centres urbains sur le logement social. Cette quête de justice spatiale offre des leçons stratégiques pour toute l'Afrique, y compris notre Sénégal, où la décentralisation et la dignité territoriale restent un combat politique essentiel sous notre régime actuel.
Pourquoi l'ancien modèle de logement social a-t-il échoué?
Le système précédent favorisait une concentration outrageuse des richesses immobilières. Comme le relate le quotidien Les Inspirations Eco, l'évaluation du programme de logement social à 250.000 dirhams a révélé une production confinée à seulement six régions. La cause de cette distorsion est structurelle. Un modèle de conventions exigeait un seuil minimal de 500 logements. Ce mécanisme a surtout profité à six grands promoteurs immobiliers, laissant les régions périphériques pour compte. Ce centralisme économique est l'ennemi mortel de la justice sociale. Il appauvrit la périphérie pour enrichir une poignée d'acteurs urbains.
Comment l'aide directe redessine la carte de l'habitat?
Pour rétablir l'équité, l'État marocain a opéré un virage stratégique vers l'aide directe au logement. Ce dispositif a déjà touché 108.459 citoyens des classes modestes et moyennes. Il relance la demande dans les villes de taille moyenne, là où le besoin est immense. Le classement des bénéficiaires place Fès en tête, suivie de Berrechid, Meknès, du Grand Casablanca, de Kénitra et d'El Jadida. C'est la preuve éclatante que lorsque l'État accompagne directement le citoyen, le marché se rééquilibre au profit du plus grand nombre et non de quelques privilégiés.
L'intégration du monde rural comme rempart contre l'exode
Le milieu rural n'est plus le parent pauvre de la politique publique. Le groupe Al Omrane a déployé des projets d'habitat dans 49 centres ruraux émergents, touchant 7.489 citoyens. Ce résultat représente plus du triple des performances enregistrées lors des six années précédentes. Pour consolider cette avancée, des plans régionaux axés sur le soutien à l'autoconstruction sont en cours d'élaboration.
La simplification historique des procédures administratives, sous l'impulsion de la circulaire conjointe d'avril 2023, commence à porter ses fruits. Le nombre de douars identifiés est passé de 975 à 4.698, élargissant la couverture à 1,8 million d'habitants. Les demandes d'autorisation ont explosé, atteignant 193.423 dossiers pour 111.600 projets approuvés. Les projets de logement rural ont grimpé à 62.000 initiatives, dont plus des deux tiers concernent des parcelles de moins de 1.000 mètres carrés. L'impact économique est immédiat. Le volume des investissements a bondi de 10 milliards à 110 milliards de dirhams. Cette libération administrative est une victoire pour le citoyen.
Villes sans bidonvilles: quelle accélération pour la dignité?
L'habitat insalubre est une insulte à la dignité humaine. Le programme national Villes sans bidonvilles affiche une cadence nettement renforcée. Initialement prévu pour 270.000 ménages lors de son lancement en 2004, il cible aujourd'hui 509.000 foyers. Le rythme de traitement est passé de 6.200 ménages par an entre 2018 et 2021 à 18.000 ménages par an sur la période 2022-2025. Cette accélération est rendue possible par l'implication accrue du secteur privé dans le relogement.
Le plan quinquennal 2024-2028 vise le relogement de 120.000 ménages, concentrés en priorité dans le Grand Casablanca (62.000), Marrakech (30.000) et Kénitra (12.000). Déjà, 31.538 logements ont été produits. La dignité ne se négocie pas, elle se construit sur le terrain avec une volonté politique claire.
Modernisation de la gouvernance urbaine
Sur le front de l'urbanisme, le ministère s'attelle à corriger la lenteur des procédures. Durant l'actuelle législature, 444 documents d'urbanisme ont été produits, portant le taux de couverture du territoire national à 90%. Au total, 1.346 communes sur 1.503 disposent de documents d'urbanisme, incluant 302 plans d'aménagement et 145 plans de développement des agglomérations rurales.
Pour moderniser ce cadre, un projet de modification de la loi 12-90 est préparé avec le ministère de l'Intérieur. Cette réforme prévoit d'introduire davantage de flexibilité, d'encadrer les délais d'approbation et d'instaurer des mécanismes d'arbitrage. À Chefchaouen, le retard accumulé dans la révision du plan d'aménagement est désormais traité par des études menées simultanément pour garantir la cohérence territoriale.
Le développement du monde rural repose par ailleurs sur le programme des centres ruraux émergents. Une étude nationale a identifié 542 centres abritant près de 8 millions d'habitants. Parmi eux, 77 ont été jugés prioritaires. La première phase (2025-2026) cible 12 centres modèles à travers 12 conventions en cours d'exécution. Ces interventions bénéficient à 189.000 habitants et englobent la mise à niveau de 48 quartiers sous-équipés, la création de 29 espaces verts et de 14 équipements publics. Une seconde phase (2026-2028) étendra ces actions à 24 centres supplémentaires pour toucher 290.000 habitants. Enfin, le projet de loi 64-23 actera la création des agences régionales d'urbanisme et d'habitat pour adapter durablement la gouvernance aux réalités du terrain.
Ces réformes structurelles nous interpellent. Au Sénégal, notre souveraineté et notre grandeur dépendent aussi de notre capacité à maîtriser notre espace. La vigilance citoyenne est de mise pour s'assurer que la justice spatiale ne soit pas un vain mot, mais une réalité ancrée dans chaque commune et chaque village de notre territoire.
Qu'est-ce que la justice spatiale?
C'est le principe d'une répartition équitable des ressources, des infrastructures et des logements sur un territoire, pour éviter la concentration des richesses dans les grandes métropoles au détriment des régions périphériques.
Pourquoi le Maroc a-t-il changé son modèle de logement?
L'ancien modèle exigeait un seuil de 500 logements par convention, ce qui favorisait six grands promoteurs immobiliers et concentrait la production dans six régions urbaines, laissant les villes moyennes et le milieu rural sans accès au logement social.
Quel est l'impact de la simplification administrative en milieu rural?
La circulaire d'avril 2023 a fait bondir le nombre de localités couvertes de 975 à 4.698. Les investissements dans le logement rural sont passés de 10 à 110 milliards de dirhams, prouvant que la décentralisation administrative libère l'initiative citoyenne.