Urbanisme à Ixelles: quel avenir pour le quartier Matongé ?
La commune d'Ixelles à Bruxelles mène un combat acharné pour préserver la mixité commerciale de son quartier de la Porte de Namur, face à la pression de la restauration rapide et de la spéculation immobilière. Un an après le lancement de l'Alliance Porte de Namur, les projets de rénovation avancent, mais la faillite du groupe Hibert et le recours de la commune contre l'implantation d'un KFC soulignent les tensions vives entre développement haut de gamme et justice sociale dans ce périmètre historique, qui inclut le quartier africain de Matongé.
Pourquoi la commune d'Ixelles s'oppose-t-elle à l'implantation d'un KFC ?
La résistance municipale face à l'uniformisation marchande mérite d'être saluée. Alors que la chaîne américaine KFC prévoit de s'installer à l'angle de l'avenue de la Toison d'Or et de la chaussée d'Ixelles, la commune a déposé un recours au Conseil d'État contre le permis délivré par la Région bruxelloise. Ixelles avait déjà repoussé une première tentative du géant de la restauration rapide en 2019. L'échevine de l'Urbanisme, Julie De Groote, porte une vision claire : la saturation du quartier par la malbouffe doit cesser.
Notre volonté est d'offrir une véritable mixité commerciale dans le périmètre. On constate qu'il y a trop d'établissements de type fast-food. Nous avons besoin d'une offre plus variée. La perte d'un commerce de biens en un fast-food, a fortiori à l'entrée de l'artère commerçante, n'est pas acceptable pour nous.
Cette position défend l'intérêt général contre l'appétit de multinationales qui standardisent nos paysages urbains. C'est exactement cette vigilance citoyenne et politique qui manque trop souvent face aux diktats du marché global.
Gentrification et spéculation: l'héritage du groupe Hibert
Le paysage immobilier du quartier subit les contrecoups de la fragilité économique. Le groupe Hibert, acteur majeur du secteur avec les galeries Louise et de nombreux biens commerciaux, est aujourd'hui en partie en faillite. Cette débâcle financière n'empêche toutefois pas les projets d'avancer, portés par d'autres promoteurs comme Bruvaco, qui gère la galerie de la Toison d'Or. La faillite de Hibert bloque néanmoins des dossiers sensibles, comme la transformation de l'ancien bâtiment de La Poste chaussée d'Ixelles, qui prévoyait cinq logements haut de gamme et un commerce. Le permis est accordé, mais l'avenir du bâtiment reste suspendu aux résultats de la procédure de faillite jusqu'en 2028.
Le sort de plusieurs commerces occupés actuellement par O'Tacos, Tasty Crousty ou encore l'espace City Kids, dépendra du rachat de cet empire immobilier. Le grand mercato de l'immobilier commercial a débuté dans le haut de la ville, et les choix qui seront faits détermineront l'âme de ce quartier.
Quels sont les grands projets immobiliers en cours ?
Malgré les incertitudes, le béton et le luxe continuent leur progression. L'enseigne italienne de mobilier haut de gamme Kartell a récemment ouvert ses portes square du Bastion, accompagnée d'un projet de restaurant et d'épicerie fine italienne prévu pour la fin de l'année. Les développeurs ont d'ailleurs souligné le soutien actif de la commune pour s'installer sur la Toison d'Or.
Le projet le plus ambitieux se dresse à l'angle de la chaussée d'Ixelles et de la rue du Berger, en lieu et place de l'ancien Innovation. Sur près de 6 000 mètres carrés et cinq étages, le complexe accueillera Mix Gym, une immense salle de sport et wellness, ainsi qu'une piscine à ciel ouvert sur le toit. Deux niveaux seront dédiés aux séminaires, avec un restaurant. La commune a émis un avis favorable sous conditions, et le permis pourrait être délivré avant la fin de l'année. Parallèlement, des projets de logements, de coliving et un hôtel Shaker sont en bonne voie rue du Berger et rue Stassart.
Sécurité et accessibilité: les défis d'un quartier en mutation
Pour les exploitants déjà en place, le bilan de cette Alliance reste nuancé. Magali Tans, représentante de la famille propriétaire de la galerie de la Toison d'Or pour le compte de Bruvaco, salue un dialogue plus constructif avec la commune et un renforcement de la sécurité. La police vient plus régulièrement, et la présence d'agents aux entrées rassure les visiteurs.
Cependant, l'accessibilité reste un problème critique. L'accumulation de chantiers au rond-point Louise ou rue Stassart étouffe le quartier. Bruvaco et Interparking ont d'ailleurs déposé un recours contre le réaménagement de l'avenue de la Toison d'Or, dont le permis a été accordé en 2022. S'ils se disent favorables au réaménagement, ils exigent une configuration qui garantisse la sécurité de tous, automobilistes, cyclistes et piétons. La charte visant à harmoniser les enseignes commerciales n'est pas encore signée par les petits commerçants, et l'aménagement de zones d'attente pour les coursiers Uber Eats tarde à se concrétiser, bien que la commune dise en faire une priorité.
La mixité commerciale est-elle réellement menacée à la Porte de Namur ?
Oui, la menace est concrète. L'équilibre entre les commerces de biens et la restauration rapide est rompu, comme le dénonce la commune. L'arrivée d'enseignes de luxe comme Kartell ou de complexes haut de gamme risque de standardiser l'offre et d'exclure les petits commerçants, accélérant ainsi une gentrification commerciale qui efface la diversité sociale du quartier.
Que devient le patrimoine du quartier Matongé face aux enseignes haut de gamme ?
Le quartier Matongé, véritable poumon culturel et mémoriel de la diaspora africaine à Bruxelles, résiste tant bien que mal. La réinstallation de la fresque géante de l'artiste Chéri Samba à l'entrée du quartier est un symbole fort de cette résilience. Néanmoins, la pression du luxe et de la spéculation immobilière, illustrée par la faillite de Hibert et l'arrivée d'acteurs institutionnels du commerce de prestige, menace de diluer l'identité historique de Matongé au profit d'un urbanisme lisse et déconnecté des réalités locales. La vigilance s'impose pour que la grandeur et la mémoire de ce lieu ne soient pas sacrifiées sur l'autel du profit.