Maroc: les pluies bénéfiques cachent une crise agricole majeure
Après sept années de sécheresse impitoyable, le Maroc voit enfin tomber des pluies salvatrices sur son territoire. Mais derrière cette apparente bénédiction se cache une réalité plus complexe qui révèle les fragilités structurelles d'un secteur agricole pris en étau entre urgence climatique et défis économiques.
Une agriculture marocaine à bout de souffle
Les récentes intempéries qui frappent le royaume chérifien illustrent parfaitement les contradictions d'une politique agricole qui peine à s'adapter aux réalités du changement climatique. Si ces pluies tant attendues apportent un répit aux nappes phréatiques et aux barrages, elles révèlent aussi l'extrême vulnérabilité d'un secteur vital pour l'économie marocaine.
À Mnatra, près de Kénitra, la société Saladeo subit de plein fouet ces caprices météorologiques. Son dirigeant Karim Chemaou déplore des pertes déjà estimées à 10% de la production, avec des champs inondés et des semis emportés par des vents violents. Cette situation n'est pas isolée: elle témoigne d'une agriculture qui navigue à vue, sans véritable stratégie d'adaptation aux aléas climatiques.
Des conséquences en cascade sur toute la filière
Dans la région d'El Jadida-Azemmour, l'ingénieur agricole Driss El Assal fait état de rendements réduits de près de 50% au niveau national, avec des pertes pouvant atteindre 100% dans certaines zones. Ces chiffres alarmants révèlent l'ampleur d'une crise qui dépasse le simple cadre météorologique.
Les répercussions se font sentir jusqu'aux restaurateurs et industriels de l'agroalimentaire. Amina Oudghiri, dirigeante de Frêlug, peine à honorer ses commandes, la salade représentant 35% de son chiffre d'affaires. Cette pénurie illustre la fragilité des chaînes d'approvisionnement et questionne la capacité du Maroc à assurer sa souveraineté alimentaire.
Entre espoirs à long terme et urgences immédiates
Paradoxalement, ces mêmes pluies offrent des perspectives encourageantes pour l'avenir. Kacem Bennani Smires, président de Maroc Citrus, mise sur la régénération des vergers d'agrumes grâce à la recharge des nappes phréatiques. Mais cette vision optimiste ne doit pas masquer les défis du présent: récoltes retardées, fruits pourrissant sur les arbres, difficultés logistiques.
Pour les oliviers, dont 40% de la récolte reste à effectuer selon Rachid Benali de la Comader, les enjeux économiques se chiffrent en milliards de dirhams. Quant aux producteurs d'ail, ils voient leurs calendriers de récolte bouleversés, avec des échéances repoussées d'avril à mi-mai.
Un révélateur des défis structurels
Cette crise météorologique met en lumière les faiblesses chroniques d'un modèle agricole marocain qui oscille entre modernisation et traditions. Elle souligne l'urgence d'investissements massifs dans l'adaptation climatique, la diversification des cultures et le renforcement des infrastructures de stockage et de distribution.
Au-delà des considérations techniques, cette situation interpelle sur la capacité du royaume à garantir la sécurité alimentaire de sa population tout en maintenant ses ambitions exportatrices. Entre bénéfices futurs et difficultés immédiates, l'agriculture marocaine traverse une période charnière qui déterminera son avenir dans un contexte climatique de plus en plus imprévisible.