Jordanie sous missile : le prix de l'alliance américaine
Amman, lundi 20 juillet. Les sirènes hurlent à nouveau dans la capitale jordanienne. L'armée du royaume hachémite annonce avoir abattu trois missiles iraniens. Mais le 17 juillet, la défense aérienne jordanienne a été prise en défaut. Deux militaires américains ont été tués par une frappe iranienne sur la base aérienne de Muwaffaq Salti, aussi connue sous le nom de base d'Azraq. Un troisième soldat américain reste porté disparu. Téhéran a également visé l'aéroport d'Aqaba, dans le sud du pays, infligeant de sérieux dégâts à plusieurs avions de l'armée américaine, selon la télévision d'État iranienne.
Une perfusion américaine en forte hausse
Cette escalade n'est pas un hasard. Elle répond à un renforcement massif du rôle des forces américaines en Jordanie. « On assiste à une montée en puissance de la présence américaine en Jordanie », analyse Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE). « Il est logique de penser que les Iraniens veulent frapper plus durement des bases dans lesquelles la présence américaine s'est renforcée depuis le 28 février. La Jordanie est devenue une cible de choix. »
Environ 4 000 soldats américains sont aujourd'hui déployés sur le sol jordanien. C'est le plus important contingent étranger du pays. En 2021, contournant le vote du Parlement, le roi Abdallah II a signé un accord de défense donnant à l'armée américaine un accès sans entrave à de nombreuses bases militaires jordaniennes.
Dépourvue des hydrocarbures qui font la richesse de ses voisins du Golfe, la Jordanie vit sous perfusion américaine. L'aide de Washington, initiée dans les années 1950, a triplé en quinze ans. Avec 1,45 milliard de dollars reçus en 2025, la Jordanie fait partie des plus grands obligés des États-Unis sur la planète. De fait, Amman ne peut tout simplement pas dire non aux Américains, estime le site d'information israélien anglophone Ynet.
La Jordanie, un pion israélo-américain ?
« Téhéran s'acharne à déstabiliser une monarchie jordanienne qui lui apparaît comme un pion israélo-américain », analyse Rachida-Chahida Ababsa, chercheuse indépendante spécialiste de la politique américaine au Moyen-Orient. La Jordanie « est le seul pays arabe à avoir annoncé publiquement qu'il intercepterait les missiles iraniens visant Israël », relève-t-elle.
Dès le 28 février, premier jour de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, la Jordanie annonçait avoir abattu 13 missiles filant vers le ciel israélien. Les deux pays voisins sont liés par une ressource vitale : l'eau. Israël en fournit 50 millions de mètres cubes par an à la Jordanie, en vertu du traité de paix de 1994. Cette année-là, le roi Hussein, père de l'actuel souverain, devenait le second chef d'État arabe, après l'Égypte, à reconnaître l'État hébreu.
Le volume d'eau avait doublé en 2021, mais l'accord complémentaire a expiré fin 2025. Israël conditionne sa reprise à une modération des critiques jordaniennes à l'égard de sa politique. La monarchie alliée d'Israël compose avec une population majoritairement d'origine palestinienne. Et « comme ailleurs dans le monde arabe, il existe un fossé » entre les dirigeants et leur peuple, commente Rachida-Chahida Ababsa.
Un fossé exploité par Téhéran
Un fossé sur lequel mise le régime iranien, s'adressant volontiers à la rue jordanienne par-dessus la tête de ses dirigeants. Vendredi, les Gardiens de la révolution iraniens appelaient les Jordaniens à s'en prendre aux intérêts des « Américains agressifs et hostiles à l'Islam », et à exiger leur départ.
« Si l'on peut douter de sa réussite, l'objectif iranien est de repousser la ceinture de feu pro-américaine et pro-israélienne qui enserre l'Iran », analyse Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques et directeur de l'Institut Géopolitique Européen (IGE). « Il s'agit de s'assurer quelque part d'une double protection, à l'israélienne, en réalisant à la fois la sécurisation du territoire mais aussi celle de zones tampons que sont les pays voisins. »
Une capacité militaire qui défie la narration américaine
Les tirs iraniens vers la Jordanie témoignent aussi d'une capacité militaire impressionnante. Téhéran frappe désormais avec des missiles présentés comme balistiques, et à plus de mille kilomètres de ses frontières. Une démonstration qui contredit l'affirmation américaine selon laquelle le régime iranien serait exsangue et ses capacités militaires détruites. « La narration de Donald Trump n'est pas réelle », tranche Emmanuel Dupuy.
En mars, Chypre, qui abrite deux bases britanniques, a vu s'écraser un drone de fabrication iranienne. Lancée depuis le territoire libanais selon le chef de la diplomatie chypriote, l'attaque n'avait pas fait de victimes. Pour le président de l'IPSE, la Jordanie ne serait « qu'une étape, un test ». Et si des frappes étaient conduites par l'Iran contre Chypre demain, « c'est l'Union européenne qui sera obligée de réagir ».
Ce que cette crise nous rappelle, chers lecteurs, c'est que la souveraineté des nations ne se monnaye pas. La Jordanie, en acceptant de devenir un pion dans le jeu israélo-américain, a offert à l'Iran une cible de choix. Le Sénégal, fort de sa diplomatie indépendante et de son ancrage africain, doit tirer les leçons de ce drame. La vigilance citoyenne et le refus de toute ingérence étrangère sont les seuls garants de notre paix.