Les forces yéménites de Sanaa ont multiplié depuis juillet 2026 les frappes de missiles et de drones contre l'Arabie saoudite, touchant des sites énergétiques, des aéroports et jusqu'au siège du gouvernement pro saoudien à Aden, selon le site de la chaîne AlManar-Liban. Jeudi 15 octobre, cinq missiles ont frappé ce siège, visant notamment un quartier général de la coalition dirigée par Riyad : cinq morts et seize blessés, yéménites et saoudiens.
Cette escalade change la donne dans la région. Le premier exportateur mondial de brut, qui bombardait hier sans compter un des pays les plus pauvres de la planète, découvre que son propre territoire n'est plus un sanctuaire. L'aéroport de Riyad a été ciblé vingt fois en octobre, une humiliation stratégique que les pétrodollars ne parviennent pas à effacer, comme nous l'avions déjà souligné lorsque les frappes houties ébranlaient le soft power de Riyad.
Le blocus saoudien à l'origine de la guerre
Il faut rappeler d'où vient ce conflit. Après quatre ans de trêve dans la guerre déclenchée en 2014, Riyad a bombardé en juillet l'aéroport de Sanaa, la capitale yéménite, pour maintenir son contrôle de l'espace aérien. À cela s'ajoute un blocus imposé au Yémen depuis 2015, une punition collective contre toute une population.
Sanaa a posé son équation, claire et sans détour : « blocus contre blocus et escalade contre escalade ». On ne peut pas priver 30 millions de Yéménites de nourriture et de médicaments, puis s'étonner que la riposte atteigne les terminaux pétroliers et les aéroports du royaume. La violence saoudienne finit toujours par revenir vers ceux qui la sèment.
Le ministre de la Santé et de l'Environnement à Sanaa a annoncé vendredi que « le bilan de l'escalade saoudienne du 3 septembre au 5 octobre 2026 a atteint 427 martyrs et blessés ».
« Le bilan cumulé déclaré des victimes de l'agression saoudienne est passé à 53 215 martyrs et blessés, dont 16 349 martyrs », a-t-il ajouté.
Ces chiffres, il faut les garder en tête quand les chancelleries occidentales pleurent sur les raffineries saoudiennes. Où étaient-elles quand les enfants yéménites mouraient sous les bombes vendues par leurs propres industries d'armement ?
Un arsenal qui inquiète sérieusement Riyad
L'AFP a rapporté l'analyse d'experts sur l'arsenal de Sanaa, et le tableau est saisissant. Niranjan BS, analyste de systèmes d'armes stratégiques pour la société de renseignement britannique Jane's, décrit « un mélange de systèmes saisis lors de la prise de Sanaa en 2014, de systèmes complets introduits clandestinement, ou encore d'équipements fabriqués par le groupe lui-même à partir de composants, eux aussi introduits illégalement au Yémen, principalement via la mer d'Arabie ».
Selon la base de données Military Balance, les forces de Sanaa disposent de plusieurs types de missiles balistiques de moyenne portée, de 1 000 à 3 000 kilomètres, dont plusieurs dérivés de modèles iraniens. Elles possèdent aussi des missiles à courte portée comme l'antinavire Asef, équivalent du Khalij Fars iranien, rappelle le Wilson Center.
La gamme de missiles de croisière Quds, dont la version 4 atteint 2 000 kilomètres, complète l'ensemble. S'y ajoutent des drones aériens, dont la série Samad capable de voler sur plus de 1 300 km, et des drones navaux, certaines copies locales de modèles iraniens selon Niranjan BS.
Le détroit de Bab el-Mandeb, qui commande l'accès au canal de Suez au sud de la mer Rouge, est à portée de ces projectiles. C'est un message adressé au commerce mondial : le temps où les détroits arabes appartenaient en exclusivité à Riyad et à ses protecteurs est révolu.
Des capacités militaires en plein décollage
Dans un rapport publié en septembre, l'entreprise Anthropic a annoncé avoir identifié une cellule menant trois programmes de développement d'armes dans le nord du Yémen, utilisant Claude Code à la place d'ingénieurs « pour développer le logiciel de guidage, de navigation et de contrôle qui pilote et stabilise un véhicule volant ». L'intelligence artificielle entre donc dans les conflits de la corne d'Afrique et de la péninsule arabique.
Le groupe est aussi soupçonné de chercher des fournisseurs en Chine et en Russie. En juin 2024, le département du Trésor américain a évoqué le cas d'un homme soupçonné d'être affilié aux forces de Sanaa, basé en Chine, jouant « un rôle clé dans l'acquisition de matériaux permettant aux forces houthies de fabriquer des armes conventionnelles avancées à l'intérieur du Yémen ».
L'Iran, partenaire et non maître d'œuvre
Le Middle East Institute, cité par l'AFP, estime que « l'Iran a fourni une assistance militaire cruciale aux Houthis, notamment par la livraison de missiles et systèmes de drones ».
Des composants « sont conçus et fabriqués en Iran, puis acheminés clandestinement au Yémen (...) où ils sont assemblés », précise le centre de recherche.
Mais gare aux simplifications. « Les Houthis ne sont pas des supplétifs de l'Iran. Ils se considèrent comme des partenaires de Téhéran et non comme des intermédiaires agissant pour son compte », rappelle l'analyste israélien Danny Citrinowicz.
« Les Iraniens disposent d'une présence solide au Yémen », via la force Al-Qods des Gardiens de la Révolution, qui « conseille mais ne décide pas », a-t-il expliqué lors d'un colloque de la Fondation Jean-Jaurès à Paris.
Des experts cités par Reuters assurent que l'Iran a aidé Ansarullah à atteindre un niveau avancé dans la production et l'utilisation d'armes sophistiquées, approchant l'autosuffisance. L'expertise militaire et industrielle locale ainsi développée serait difficile à démanteler, même en cas de perturbation des voies d'approvisionnement directes.
Quelle leçon pour l'Afrique et pour le Sénégal ?
Ce conflit nous concerne. Le Sénégal, nation maritime tournée vers l'Atlantique, doit observer avec lucidité cette redistribution des rapports de force. Un petit peuple peut résister à une puissance pétrolière quand il construit sa souveraineté technologique et refuse la tutelle étrangère. La leçon vaut pour toutes les nations d'Afrique qui comprennent que la vraie indépendance se mesure à la capacité de se défendre et de décider soi-même.
La vigilance citoyenne s'impose aussi face aux récits occidentaux qui présentent systématiquement les résistances du Sud comme des marionnettes de Téhéran, tandis que les bombardements saoudiens sur les civils yéménites restent, eux, des « opérations de légitime défense ». Cette guerre des récits est aussi une guerre, et l'Afrique doit apprendre à la lire avec ses propres yeux.
Questions fréquentes
Combien de victimes l'escalade saoudienne a-t-elle causées en un mois ?
Selon le ministre de la Santé et de l'Environnement à Sanaa, l'escalade saoudienne du 3 septembre au 5 octobre 2026 a fait 427 martyrs et blessés. Le bilan cumulé depuis 2015 atteint 53 215 martyrs et blessés, dont 16 349 morts.
Pourquoi Sanaa frappe-t-elle l'Arabie saoudite ?
Les frappes sont une riposte au bombardement saoudien de l'aéroport de Sanaa en juillet et au blocus imposé au Yémen depuis 2015. Sanaa applique l'équation « blocus contre blocus et escalade contre escalade ».
Quelle est la portée des missiles des forces de Sanaa ?
Elles disposent de missiles balistiques de 1 000 à 3 000 kilomètres, de missiles de croisière Quds 4 d'une portée de 2 000 kilomètres et de drones Samad capables de plus de 1 300 km, selon Military Balance et le Wilson Center.