Littérature : Nicolas Martin dénonce le patriarcat, entre tragédie antique et horreur moderne
Dans son nouveau roman Je ne suis pas venu apporter la paix, le réalisateur et écrivain Nicolas Martin plonge ses lecteurs dans un huis clos horrifique au cœur des Pyrénées. Une œuvre qui interroge la brutalité des liens du sang et l'emprise du patriarcat, et dont on ne sort pas indemne. Un livre qui cogne sec, à l'image des tragédies antiques dont il s'inspire.
Une descente aux enfers au sein d'une fratrie
Dans une ferme pyrénéenne coupée du monde, une fratrie nourrie de rancœurs et de fantômes se réunit autour du patriarche agonisant. De là se déploie une lente descente aux enfers. L'auteur annonce le programme dès le début avec deux épigraphes parlantes, l'une tirée du Médée d'Euripide et l'autre de l'Évangile de Matthieu, qui donne aussi son titre au livre.
« J'ai voulu commencer par quelque chose d'assez accessible, une violence intrafamiliale psychologique classique, le temps qu'on comprenne, à travers les personnages, les tensions et les frustrations tissées au sein de la famille, puis peu à peu monter le niveau de violence », explique Nicolas Martin.
L'hybridation des genres jusqu'au fantastique
L'idée était de faire éclater à la fois cette famille et le roman traditionnel, avec une hybridation des genres jusqu'au fantastique, et de pousser les curseurs de plus en plus loin, dans la tradition assez balisée du roman horrifique à la Stephen King. L'écrivain voulait aussi retrouver le souffle mythologique de la tragédie antique, et montrer qu'on peut faire de la littérature à partir de l'horreur, qui est l'un des exemples les plus puissants de catharsis moderne.
Construit en cinq actes, Je ne suis pas venu apporter la paix assume sa théâtralité et revendique la collusion entre le trivial et le sacré, le moderne et l'archaïque.
La sauvagerie, une certaine forme de verticalité
Ce qui était central, c'était d'interroger la notion de « sauvagerie ». On a cru pouvoir domestiquer les êtres humains et la nature, mais la sauvagerie, c'est aussi une certaine forme de verticalité, d'ordre archaïque ultra-violent. L'aspect théâtral et cinématographique sert à rappeler que si ce roman est un huis clos horrifique, il est avant tout une tragédie.
« Nos imaginaires civilisationnels sont des imaginaires monstrueux : pensez au Cyclope, à Charybde et Scylla ou à Médée... Le côté jusqu'au-boutiste du roman peut, je le sais, décontenancer certains lecteurs. Alors j'ai fait en sorte que la montée en tension soit tellement progressive qu'au moment où la violence devient terrifiante, il est déjà trop tard parce que le lecteur a besoin d'une résolution de l'histoire. Et donc le piège s'est refermé », confie l'auteur.
Pourquoi les Pyrénées ?
Orage diluvien, ferme organique, coupures de réseau... On a ici tous les tropes du film d'horreur. Si j'ai pu écrire cette famille atroce, c'est parce que j'ai eu le privilège de grandir au sein d'une famille aimante. Les Pyrénées où j'ai vécu sont aussi l'un de mes espaces d'amour, et elles sont plus sauvages et mythologiques que les Alpes.
Cela me désespère que, dans l'horreur ou la SF, le cinéma ou la littérature francophone réutilisent des tropes de la culture américaine - les zombies, les monstres géants - alors qu'il suffit de chercher dans n'importe quel département français pour trouver une bête, un monstre ou une légende. Il y en a partout... Ce substrat mythologique est notre héritage, la base de notre mémoire collective. J'aime l'idée de le faire revivre dans notre société rationaliste. À ce titre, les Pyrénées sont un terreau, à la frontière de deux cultures.
L'emprise du patriarcat au cœur du thriller
La question de l'emprise du patriarcat, c'est ce qui est au cœur de ce thriller sans pitié. Absolument. C'était important qu'on sente qu'il n'y a jamais eu, dans cette famille, de maltraitance physique ou de violences sexuelles. La maltraitance qui m'intéressait, c'est celle qui s'exprime sans mots, celle de l'abandon, celle d'une soumission à un ordre qui dompte. Cette conception antique où les silences sont appelés éducation.
« Le patriarche meurt, mais l'ordre qu'il a créé circule encore dans les gestes, les réflexes et les peurs de ses enfants. Même la maison en garde l'empreinte », souligne Nicolas Martin.
Arrive-t-on à s'en libérer, à créer autre chose, ou au contraire, est-ce qu'on reproduit les codes, en les amplifiant, en se les réappropriant ou en essayant de récupérer le pouvoir du patriarche ? À travers un passif familial, c'est cette question de l'héritage d'une oppression systémique que l'écrivain a voulu explorer.
Une œuvre puissante qui rappelle que la littérature peut être un miroir de nos propres démons, et un appel à la vigilance citoyenne face aux structures d'oppression qui persistent dans nos sociétés, y compris au Sénégal où la question du patriarcat reste d'une brûlante actualité.