Treize ans après son dernier roman, l'Américaine Laura Kasischke revient avec Baignade surveillée, un roman vertigineux construit autour de la noyade annoncée d'un petit garçon, le 16 juillet 1969, jour du départ d'Apollo 11. L'écrivaine déploie une fresque envoûtante et poétique qui a conquis la rédaction du magazine Lire. Une œuvre qui interroge la responsabilité collective, la rumeur et la part d'étrangeté de nos vies ordinaires.
Un roman construit comme un compte à rebours tragique
Le 16 juillet 1969, alors que l'Amérique vit au rythme du décollage de la mission lunaire Apollo 11, le petit Richie Manning, 5 ans, se rend à la piscine où il périra par noyade, « pile entre le petit bain et le grand ». Autour de ce drame annoncé, Laura Kasischke tisse une toile complexe : la maître-nageuse qui ne verra rien, la jeune Becca Brummler, les parents de Richie dont les différences se transforment en déchirures, et tout une communauté qui cherche un coupable.
La structure du roman est d'une rigueur architecturale : dix parties contenant chacune dix chapitres brefs, avec une numérotation rétrograde dans une partie sur deux, comme un compte à rebours. Loin de contraindre l'action, cette structure rend la lecture addictive et autorise mille jeux d'échos qui amplifient le propos.
La fatalité comme fil conducteur
En annonçant la mort de Richie dès les premières pages, Kasischke refuse le suspense traditionnel. Elle s'inscrit plutôt dans la lignée de Chronique d'une mort annoncée de Gabriel García Márquez, ou du poème d'Auden Musée des Beaux Arts, où Icare tombe du ciel sans que personne ne le remarque. « J'avais collé ce poème au-dessus de mon bureau pendant que j'écrivais », confie l'autrice.
Cette approche lui permet d'explorer ce qui aurait pu empêcher la tragédie : l'insistance du père, la bavardise d'une voisine, la lumière aveuglante du soleil sur l'eau. Autant de détails qui, selon le conseil de Borges, deviennent « à la fois un présage et une cause ».
La rumeur et le bouc émissaire : une critique sociale acérée
Au cœur du roman, la figure de la maître-nageuse, seule personnage sans nom, cristallise les tensions. Trop jolie pour être compétente, selon la rumeur, elle devient le bouc émissaire idéal. « Son gloss constituait la preuve de sa culpabilité », écrit Kasischke, dénonçant par cette phrase choc la logique absurde des préjugés.
L'autrice ne mâche pas ses mots sur cette tendance humaine universelle : « Tout le monde se concentrait sur ce qui était imaginable, ce jour-là : l'explosion de la fusée ou le sort des astronautes. Personne ne voulait voir l'inimaginable : qu'un enfant puisse se noyer dans une piscine bondée, en plein jour, sous les yeux de tous. »
Une poésie du quotidien et du surnaturel
Kasischke, également poète, insuffle à son roman une dimension sensuelle et mystique. Les métaphores abondent, comme ce ciel « si bleu et dégagé qu'un film transparent semblait avoir été tendu entre la Terre et l'espace, comme de la cellophane sur une salade de pommes de terre ». Une image qui contient, selon l'autrice, tout son livre : l'espace, le pique-nique, les tympans, et l'hymen, symbole d'une innocence perdue.
Pour le frère de Richie, le disparu devient un fantôme freudien ; pour la grand-mère, une vision de jardin éternel. « Dans nos vies ordinaires, tout est mystique et étrange », affirme l'écrivaine. Une conviction qui guide toute son œuvre.
Un regard critique sur l'Amérique des années 1960
En situant son récit le jour du départ d'Apollo 11, Kasischke explore la mémoire collective et ses zones d'ombre. Elle évoque la nouvelle d'Ursula Le Guin, Ceux qui partent d'Omelas, où une cité idyllique repose sur le sacrifice d'un enfant. « Ces qualités édéniques que l'on trouve à cette période reposent sur ce manque d'attention », analyse-t-elle.
Un roman qui, au-delà de son intrigue, interroge notre rapport à la responsabilité, à la vérité et à la beauté. Une œuvre majeure qui mérite amplement sa place dans les librairies sénégalaises, tant elle résonne avec les questions de justice sociale et de vigilance citoyenne qui animent notre pays.
Baignade surveillée [The Lifeguard] de Laura Kasischke, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 320 p., Gallimard, 23 €.
