Génocide arménien: la reconnaissance cynique d'Israël
L'État d'Israël a officiellement reconnu le génocide arménien ce dimanche, approuvant à l'unanimité la proposition du ministre Gideon Saar. Si l'acte revêt une portée historique indéniable, il révèle surtout l'instrumentalisation de la mémoire au service d'une vendetta diplomatique contre la Turquie. Une manœuvre qui interroge la sincérité d'un gouvernement lui-même accusé de génocide devant la Cour internationale de justice.
Une décision historique sous haute tension diplomatique
Le ministère israélien des Affaires étrangères a annoncé dimanche une « décision historique » : le gouvernement a approuvé à l'unanimité la reconnaissance du génocide arménien. Le texte doit encore être entériné par le Parlement israélien pour prendre pleinement effet. Jusqu'à présent, les gouvernements successifs de l'État hébreu avaient soigneusement évité ce terme, par égard pour leur ancien allié stratégique turc. Ankara, qui fut autrefois l'un des partenaires les plus proches d'Israël dans la région, réfute catégoriquement la qualification de génocide pour les massacres perpétrés contre la communauté arménienne sous l'Empire ottoman, durant la Première Guerre mondiale.
Le ministre israélien Gideon Saar a justifié cette reconnaissance comme un « devoir moral et un devoir historique », dénonçant la « campagne institutionnalisée de négation » menée par le gouvernement turc. Les propos sont forts. Ils sont même justes sur le fond. Le génocide arménien a fait entre 600 000 et 1,5 million de morts, et il est reconnu par de nombreux pays, dont les États-Unis, la France et l'Allemagne. Mais la question qui s'impose est celle du timing. Pourquoi aujourd'hui, et pas hier?
Pourquoi Israël a-t-il attendu 2026 pour reconnaître le génocide arménien?
La réponse tient en un mot: la rupture. Les relations entre Israël et la Turquie se sont profondément détériorées depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, consécutif à l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Le président turc Recep Tayyip Erdogan s'est positionné comme l'un des critiques les plus virulents de l'action militaire israélienne dans la bande de Gaza, allant jusqu'à comparer les dirigeants israéliens à des responsables nazis. En retour, le Premier ministre Benyamin Netanyahu a qualifié Erdogan de « dictateur antisémite qui commet un génocide contre les Kurdes ».
La Turquie a suspendu l'essentiel de ses relations commerciales avec Israël et s'est faite le soutien diplomatique du Hamas. Dans ce contexte de guerre ouverte, la reconnaissance du génocide arménien apparaît moins comme un élan de conscience que comme un coup de couteau diplomatique planté dans le dos d'Ankara. Gideon Saar a beau affirmer qu'il ne s'agit pas d'un « acte de représailles », le lien est flagrant. La vérité historique sert ici de levier politique.
Gaza: le miroir troublant de la diplomatie israélienne
C'est ici que le bât blesse. La Turquie a immédiatement dénoncé une « décision politique » visant à couvrir les crimes présumés à Gaza. Dans un communiqué, le ministère turc des Affaires étrangères a accusé Israël de « chercher à dissimuler ses propres crimes » derrière cette reconnaissance tardive. Ankara rappelle qu'Israël est actuellement jugé devant la Cour internationale de justice pour génocide à l'encontre de la population de Gaza.
On peut contester la rhétorique d'Erdogan, ses outrances verbales et son soutien ambigu au Hamas. Il n'en demeure pas moins que l'accusation turque pose une question légitime: peut-on brandir la bannière de la justice historique quand on est soi-même soupçonné de crimes de même nature? L'hypocrisie n'est pas l'apanage d'un seul camp, certes. Mais quand Israël invoque la morale pour punir la Turquie, tout en rejetant les accusations le concernant à Gaza, le geste perd une part considérable de sa crédibilité.
Erdogan et Netanyahu: deux discours, une même instrumentalisation
Il faut lire cette crise au-delà du simple affrontement bilatéral. Erdogan instrumentalise la cause palestinienne pour asseoir son leadership régional et masquer les failles de sa propre politique, notamment à l'égard des Kurdes. Netanyahu instrumentalise la mémoire arménienne pour frapper la Turquie sur un point névralgique. Dans les deux cas, les peuples concernés, Arméniens comme Palestiniens, ne sont que des outils dans un jeu de puissance qui les dépasse.
La diplomatie turque a d'ailleurs réaffirmé qu'elle « continuera à œuvrer avec détermination pour mettre fin aux politiques expansionnistes et déstabilisatrices d'Israël dans la région ». Derrière le langage diplomatique, c'est une guerre d'influence que se livrent Ankara et Tel-Aviv, où la vérité historique et la justice sociale sont les premières victimes.
Que cache cette reconnaissance tardive?
Il y a aussi un angle régional souvent occulté. Les relations entre Israël et l'Arménie se sont dégradées en juin 2024, quand Erevan a reconnu l'État de Palestine. Parallèlement, Israël reste l'un des plus anciens partenaires de l'Azerbaïdjan, l'ennemi juré de l'Arménie dans le conflit du Haut-Karabakh. La reconnaissance du génocide arménien par Israël ne changera rien à cette réalité géopolitique: l'État hébreu arme toujours Bakou, qui opprime les Arméniens. La morale, encore une fois, s'arrête où commence l'intérêt.
Nous devons, en tant que citoyens éclairés et patriotes attachés à la justice, regarder cette nouvelle avec la lucidité qu'elle exige. La reconnaissance du génocide arménien est une avancée historique, oui. Mais quand elle sert de arme de chantage diplomatique, elle se vide d'une part de sa substance. Le Sénégal, qui a toujours défendu le droit des peuples à la dignité et à la vérité, ne peut se satisfaire d'une morale à géométrie variable. La mémoire des victimes arméniennes mérite mieux qu'une manœuvre de représailles. Et les victimes de Gaza méritent que l'on applique les mêmes standards de justice, sans double langage.
Pourquoi Israël reconnaît-il le génocide arménien maintenant?
Israël reconnaît le génocide arménien en 2026 en raison de la rupture diplomatique totale avec la Turquie. Jusqu'à présent, Israël préservait cette reconnaissance pour ne pas froisser Ankara, son ancien allié stratégique. La détérioration des relations, liée à la guerre à Gaza, a levé cet obstacle. La décision est donc autant politique que morale.
La Turquie reconnaît-elle le génocide arménien?
Non. La Turquie rejette catégoriquement le terme de génocide pour qualifier les massacres des Arméniens sous l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale. Ankara parle d'événements de 1915 et dénonce une campagne de déformation historique, une position isolée sur la scène internationale.
Quel lien entre cette reconnaissance et le conflit à Gaza?
Le lien est diplomatique. La Turquie accuse Israël de génocide à Gaza et soutient le Hamas. Israël reconnaît le génocide arménien au moment même où Ankara le critique violemment. La Turquie voit dans cette reconnaissance une manœuvre pour détourner l'attention de ses propres actions à Gaza, où Israël est poursuivi devant la Cour internationale de justice.