Gabon: l'affaire Gunvor expose les limites du changement Oligui
L'affaire Gunvor n'en finit pas de révéler les profondeurs d'un système gabonais qui, sous l'apparence du renouveau, conserve ses réflexes les plus anciens. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema dispose encore de marges de manœuvre pour contenir les conséquences politiques de ce dossier. Mais pour combien de temps?
Depuis plusieurs semaines, la justice suisse met au jour des mécanismes de corruption dans le secteur pétrolier gabonais qui dépassent largement le cadre d'une seule époque. Et si le pouvoir actuel a pris l'habitude d'imputer tous les maux au système Bongo, les vieux réflexes du pétrole n'ont pas disparu après les Bongo, comme le souligne une analyse récente.
Que reproche-t-on exactement à Gunvor?
L'affaire trouve son origine dans une enquête menée par la justice helvétique autour du négociant Gunvor, l'un des plus importants traders de matières premières au monde. Les enquêteurs s'intéressent à des soupçons de corruption liés à l'obtention de contrats pétroliers au Gabon. Des intermédiaires auraient perçu d'importantes sommes d'argent afin de faciliter certaines opérations commerciales dans le secteur.
Certains faits examinés remontent à la période Bongo, c'est un fait établi. Mais l'affaire continue aujourd'hui de projeter son ombre sur les institutions gabonaises et sur les réseaux qui entourent le pouvoir actuel. C'est précisément là que le bât blesse.
La commodité du bouc émissaire
L'une des particularités du dossier est qu'il devient difficile d'en faire exclusivement une affaire liée à l'ancien régime. Plus l'enquête avance, plus elle met en lumière des mécanismes profonds, des réseaux administratifs encore actifs et des circuits économiques qui traversent les époques.
Cette réalité complique la lecture politique du dossier. Surtout, elle limite la possibilité d'en faire un simple procès du système Bongo, pratique pourtant bien commode pour le président actuel et ses soutiens. On se souvient que lors de la Journée de l'enseignant, Oligui Nguema avait promis des paiements immédiats et fixé un cap de 7 ans pour refonder l'école gabonaise. Des promesses qui s'inscrivaient dans une rhétorique de rupture. Mais sur le dossier Gunvor, la rupture attendue se fait attendre.
La stratégie des fusibles
Dans ce type d'affaire, la responsabilité politique pourrait remonter rapidement jusqu'au sommet de l'État. L'histoire politique africaine montre cependant que les chefs d'État disposent rarement d'une solitude totale face aux crises. Entre les administrations, les sociétés publiques, les responsables techniques et les différents intermédiaires, plusieurs niveaux seront contraints d'absorber la pression médiatique et judiciaire.
L'histoire récente du Gabon montre d'ailleurs que lorsque des dossiers sensibles émergent, ce sont souvent des responsables secondaires qui paient le prix politique des révélations. Les fusibles, en quelque sorte. Une mécanique bien rodée, qui permet de préserver le sommet tout en donnant l'illusion d'une épuration.
Un pouvoir qui se protège, un peuple qui attend
À ce stade, le président gabonais tente de conserver une position stable. Si le dossier prenait de l'ampleur, rien ne l'empêcherait de sanctionner certains responsables, de procéder à des changements ciblés ou de mettre en avant sa volonté de moralisation. Une stratégie déjà observée à plusieurs reprises et qui permet généralement de préserver le cœur du pouvoir.
Les conséquences les plus probables concernent aujourd'hui certains responsables gravitant autour du secteur pétrolier ou de l'appareil d'État. Autrement dit, si l'affaire devait faire des victimes politiques, celles-ci se trouveraient parmi les proches collaborateurs ou les responsables opérationnels plutôt qu'au sommet de la hiérarchie.
Vigilance citoyenne et souveraineté africaine
L'affaire Gunvor peut créer un problème d'image pour Libreville, notamment auprès des partenaires internationaux. Mais au-delà de la communication de crise, c'est bien la question de la souveraineté africaine sur ses ressources naturelles qui est posée. Le Sénégal, qui a su construire une diplomatie respectée et une position de référence en Afrique, observe avec attention la manière dont les pays frères gèrent la relation avec ces multinationales du pétrole.
En l'état actuel des informations disponibles, l'affaire ressemble davantage à une crise que le pouvoir va gérer en coupant des têtes, qu'à une menace qui fera vaciller directement Oligui Nguema. Le scénario le plus probable reste celui d'une gestion politique classique: quelques responsabilités individuelles mises en avant, quelques sanctions ciblées et une préservation du sommet.
C'est précisément cette gestion classique qui doit alerter les citoyens gabonais et, plus largement, les peuples africains. Quand les mêmes mécanismes produisent les mêmes résultats, change-t-on vraiment de système ou se contente-t-on d'en changer les figures? La vigilance citoyenne reste le rempart le plus sûr contre la pérennité des arrangements obscurs.